Carnets de notes

Histoire de dégustation

Rencontre autour du millésime 1990

Calon Ségur souriait dans une fin de printemps éblouissante et parfumée.
Costumes chics, étoles de soie colorées, les convives se pressaient aux portes de la chartreuse fraîchement rénovée. L’heure était à la joie, on célébrait l’aboutissement de travaux gigantesques, on voulait voir le visage d’un domaine qui révélait toute sa splendeur. Sur les longues tables blanches, comme dans une galerie d’art, les millésimes des trois dernières décennies attendaient d’être servis.

Cela faisait justement trente ans qu’ils ne s’étaient pas revus. La jeune journaliste au regard velouté, l’apprenti œnologue au franc sourire. La newyorkaise globetrotteuse, le médocain enraciné, autant l’un que l’autre épris de grands vins. Ils s’étaient rencontrés dans le chai de Calon lors d’une dégustation. Posant par habitude quelques mots noircis de tanins sur les pages de leur carnet, souriant un peu plus à chaque verre qu’on leur tendait, ils avaient fini par s’entendre sur ce qui leur semblait être l’âme du vin, le goût d’une rencontre, le mariage de la force et de la douceur. Ils avaient frémi l’un et l’autre à cette idée et ils s’étaient quittés.

Trente ans plus tard, dans le scintillement d’un Calon qu’ils redécouvraient, leur regard se croisa à nouveau, puis se figea. Un instant. Une éternité. Il s’avança, comme il l’avait fait autrefois. Son sourire emporta tout, la banalité du « comment vas-tu », les premiers mots qui n’osent pas. Bientôt la complicité revint, comme au premier jour, comme si chaque année écoulée n’avait compté qu’une seconde.

Le soleil rejoignait l’horizon doré et, alors que la foule s’enroulait vers les jardins, ils décidèrent d’un regard complice de s’attarder à la table de dégustation.

1990

– 1990, “oh my god”, quel grand millésime.
Que dirait la plus newyorkaise des journalistes du vin à son sujet ?

– Je dirais au plus médocain des œnologues que sa couleur est encore plus dense et un peu moins évoluée que le 89.
Le palais est tout aussi charmeur, avec peut-être un peu plus de suavité et de plénitude, mais un peu moins de complexité.

– Tu m’épates. Je te réponds en technicien, en disant que c’est un vin aussi attachant que le 89,
avec un petit côté cuir qui provient certainement de la plus grande proportion de Merlot
et peut-être des 24 mois d’élevage en barrique.
C’est un vin de grande maturité.

– Et de soleil !
Quand on demandait à Philippe Gasqueton de parler de son 90
il répondait : « C’est le soleil qui va en parler. »


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