Carnets de notes

Histoire de dégustation

Calon Ségur souriait dans une fin de printemps éblouissante et parfumée.
Costumes chics, étoles de soie colorées, les convives se pressaient aux portes de la chartreuse fraîchement rénovée. L’heure était à la joie, on célébrait l’aboutissement de travaux gigantesques, on voulait voir le visage d’un domaine qui révélait toute sa splendeur. Sur les longues tables blanches, comme dans une galerie d’art, les millésimes des trois dernières décennies attendaient d’être servis.

Cela faisait justement trente ans qu’ils ne s’étaient pas revus. La jeune journaliste au regard velouté, l’apprenti œnologue au franc sourire. La newyorkaise globetrotteuse, le médocain enraciné, autant l’un que l’autre épris de grands vins. Ils s’étaient rencontrés dans le chai de Calon lors d’une dégustation. Posant par habitude quelques mots noircis de tanins sur les pages de leur carnet, souriant un peu plus à chaque verre qu’on leur tendait, ils avaient fini par s’entendre sur ce qui leur semblait être l’âme du vin, le goût d’une rencontre, le mariage de la force et de la douceur. Ils avaient frémi l’un et l’autre à cette idée et ils s’étaient quittés.

Trente ans plus tard, dans le scintillement d’un Calon qu’ils redécouvraient, leur regard se croisa à nouveau, puis se figea. Un instant. Une éternité. Il s’avança, comme il l’avait fait autrefois. Son sourire emporta tout, la banalité du « comment vas-tu », les premiers mots qui n’osent pas. Bientôt la complicité revint, comme au premier jour, comme si chaque année écoulée n’avait compté qu’une seconde.

Le soleil rejoignait l’horizon doré et, alors que la foule s’enroulait vers les jardins, ils décidèrent d’un regard complice de s’attarder à la table de dégustation.

1992

– Année pluvieuse, année heureuse, dit-il en cherchant le regard de sa complice.

– Je ne connaissais pas ce proverbe qui me semble bien éloigné des réalités viticoles...
En tout cas, je retrouve ce 92 comme je l’ai toujours connu, à la fois doux et ferme.

– Il faut dire que le volume de récolte a été énorme, ce qui a empêché tout excès de concentration,
et son grand équilibre lui a permis de bien vieillir.

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